Les acteurs du changement
Rassembler les acteurs locaux
Après des mois de tensions latentes, la situation a atteint un point critique. En effet, les tensions n’ont fait que grimper depuis quelque temps entre les chefs religieux plus âgés et les jeunes qui défient l’autorité. Instruits, mais exposés à des perspectives d’emploi limitées, les jeunes étaient frustrés par le manque de pouvoir qu’ils avaient dans les décisions affectant leur vie en ce qui concerne notamment la politique, la société et les institutions religieuses. Par ailleurs, ils perdaient foi en leurs chefs religieux, étant donné leur grande tendance à voyager en quête d’une instruction religieuse et à se sentir détachés des enseignements traditionnels. Ils ont alors commencé à réclamer des positions de leader dans les différents lieux de culte, afin de faire entendre leur voix. Lorsque les aînés ont refusé leur proposition, la communication s’est rapidement détériorée. Un jour, la situation a atteint son point critique : forts de leur dynamisme et de leur nombre, les jeunes ont commencé à prendre de force les commandes du lieu de culte, expulsant les leaders religieux et décrivant le site comme une institution dirigée par la jeunesse.
Le conflit a éclaté en 2014, en pleine période d’instabilité dans la région côtière du Kenya. Les tensions sociales et économiques ont, au fil du temps, pris un tournant religieux, tournant que les groupes extrémistes violents ont été ravis d’attiser et d’exploiter pour leurs propres desseins. L’intolérance croissante non seulement entre différentes religions, mais également au sein des communautés religieuses a ébranlé la cohésion sociale. « La région côtière est connue pour son grand sens de l’accueil et de nombreuses personnes ont décidé de s’y installer avec joie », explique Gloria Likhoyi, responsable des programmes au sein de l’ONG locale Coast Interfaith Council of Clerics Trust (CICC). « Mais le phénomène grandissant d’extrémisme violent vient perturber cette culture, étant donné que les habitants de cette région ne savent pas quand les conflits, ainsi que les vagues de violence, vont éclater. »
Lorsque l’organisation CICC a été appelée pour gérer la situation sans issue au centre de culte, ses membres étaient conscients que la seule solution consistait à relancer la communication. Active dans les domaines de la consolidation de la paix, de la sécurité et du développement, elle dédie son action aux dialogues interconfessionnels et intraconfessionnels, avec des membres des communautés religieuses chrétienne, musulmane, hindoue et indigène. Cette action, soutenue par un financement dans le cadre du programme STRIVE (Corne de l’Afrique ) de l’UE, s’articule tant au sein des institutions religieuses qu’à travers elles, et vise à favoriser la compréhension et à nouer de nouveaux liens dans les situations où les défis et conflits communautaires nuisent à la paix et à la sécurité. « L’un de nos objectifs consiste à garantir le maintien des liens intergénérationnels par une communication continue et une compréhension réciproque », explique le révérend Stephen Anyenda, président du conseil de la CICC. Il précise : « Nous sommes alors intervenus sur place et avons constaté le besoin de dialogue entre les jeunes et les aînés, ces premiers ayant besoin d’être inclus de manière organisée ».
« Plus on parle sans peur, pour autant que l’on reste objectif, plus les groupes communiquent entre eux à terme. »
Le chemin du dialogue a été loin d’être facile mais, comme le révérend le souligne : « À notre première visite, nous n’avons pas pu échanger, car les jeunes nous chassaient et ne voulaient rien entendre. Nous avons dû faire pression pour organiser un deuxième rendez-vous. L’ambiance était tendue, mais au moins, nous avons écouté ce que chacun avait à dire ». Il a fallu six visites supplémentaires avant que le dialogue ne reprenne véritablement. Grâce à des exercices comme les arbres de problèmes et l’élaboration de scénarios, les médiateurs de la CICC ont été en mesure d’identifier les principaux problèmes et de donner des conseils pour orienter la discussion. « Nous avons appris que plus on parle sans peur, pour autant que l’on reste objectif, plus les groupes communiquent entre eux à terme. » Instaurer le respect mutuel entre les aînés et les jeunes était crucial pour que les discussions se poursuivent. « Nous avons échangé si longtemps que la situation en devenait parfois désespérante, mais c’est à ce moment que nous avons fait une avancée majeure : les gens se parlaient entre eux et nous avons pu envisager la suite. »
Des systèmes de résolution de conflit aux initiatives de consolidation de la paix, il est essentiel de faciliter le dialogue entre les différentes parties pour gérer les tensions qui pourraient nourrir l’extrémisme violent.
Des systèmes de résolution de conflit aux initiatives de consolidation de la paix, il est essentiel de faciliter le dialogue entre les différentes parties pour gérer les tensions qui pourraient nourrir l’extrémisme violent. C’est pourquoi de nombreux projets financés par l’UE se concentrent sur la réunion de tous les intervenants pour aborder les différences et trouver des solutions communes. Par exemple, le programme du Fonds mondial pour la mobilisation et la résilience communautaire (GCERF), dans le cadre de l’action STRIVE Global, a mis en place des plateformes de dialogue communautaire pour gérer les conflits intercommunaux exploités par les groupes extrémistes violents dans la partie centre-nord du Nigeria. Au travers des échanges avec les leaders locaux et de la sensibilisation à l’extrémisme violent au sein de la communauté, il a été possible d’entamer un dialogue constructif pour gérer et résoudre les conflits. De même, une récente initiative de l’action STRIVE Corne de l’Afrique a permis de renforcer les capacités du Kenya en matière de maintien de l’ordre grâce à une collaboration avec la société civile pour lutter contre l’extrémisme violent. En contribuant à l’amélioration des relations entre les deux groupes par l’intermédiaire d’ateliers et d’échanges, le projet a permis d’instaurer un climat de confiance de chaque côté et d’enfin renforcer la coopération sur les questions relatives à la prévention et à la lutte contre l’extrémisme violent.
Grâce au travail de la CICC, les deux parties en conflit au sujet du contrôle du centre de culte ont ressenti les effets bénéfiques des échanges. « Lorsque je regarde le chemin parcouru aujourd’hui, je trouve qu’ils ont été encore plus loin que ce à quoi nous nous attendions », s’enthousiasme le révérend Anyenda. « Les jeunes s’impliquent autant que les aînés, et contactent même parfois ces derniers pour en savoir plus sur les traditions, tandis que les plus âgés invitent la jeunesse sur les sites traditionnels auxquels elle n’avait pas accès auparavant. Nous avons commencé à observer des changements, et constatons notamment que les groupes s’apprécient, tout cela grâce au dialogue et à la communication active. »